Pourquoi la pâte à tartiner El Mordjene est interdite en France ?

10/01/2026
Pourquoi la pâte à tartiner El Mordjene est interdite en France ?

La pâte à tartiner algérienne El Mordjene, produite par l’entreprise familiale Cebon, s’est retrouvée au cœur d’une polémique majeure en septembre 2024. Après avoir connu un succès fulgurant sur les réseaux sociaux, ce produit désormais prisé des amateurs de gourmandises chocolatées fait face à une interdiction formelle sur le territoire européen. Des containers entiers restent bloqués aux postes de contrôle frontaliers, notamment au port de Marseille et à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, tandis qu’une enquête tente de comprendre comment cette pâte a pu circuler jusqu’alors.

L’essentiel

Points clés Précisions
🚫 interdiction européenne Blocage aux frontières basé sur le règlement n°2202/2292 depuis septembre 2024
📱 succès viral sur TikTok Des centaines d’influenceurs ont propulsé la pâte El Mordjene
💰 flambée des prix Le pot atteint 45 euros sur Amazon contre 8,50 euros initialement
🇩🇿 non-conformité sanitaire algérienne L’Algérie n’applique pas de plan de contrôle approuvé par l’UE
🍫 composition nutritionnelle préoccupante Classement E au Nutri-score avec 50% de sucre et huile de palme
🤔 soupçons de protectionnisme Timing suspect de l’interdiction après des années de circulation tolérée

Les fondements réglementaires de l’interdiction

Le blocage d’El Mordjene ne résulte pas d’une décision française isolée, mais découle directement d’une réglementation européenne stricte applicable à tous les États membres. Le ministère de l’Agriculture a confirmé le 17 septembre 2024 que cette interdiction s’appuie sur l’article 20 du règlement n°2202/2292 de l’Union européenne, qui régit les conditions d’entrée des produits alimentaires contenant du lait.

L’Algérie ne satisfait pas aux exigences européennes en matière de santé animale et de sécurité sanitaire des aliments. Plus précisément, le pays n’applique pas de plan de contrôle des substances, des pesticides et des contaminants approuvé par la Commission européenne. Depuis septembre 2022, un règlement spécifique portant sur les importations de produits laitiers exclut explicitement l’Algérie de la liste des pays autorisés.

Cette politique européenne vise à garantir un niveau élevé de sécurité à tous les stades de la production et de la distribution, qu’il s’agisse de produits fabriqués au sein de l’Union ou importés. Les autorités considèrent que l’ensemble des produits d’origine animale provenant d’Algérie ne peuvent être commercialisés dans les supermarchés européens, faute de conformité aux standards sanitaires requis. Les aliments contaminés peuvent engendrer des maladies graves comme le syndrome hémolytique et urémique, justifiant cette vigilance accrue. Alors que certains produits bruts et frais font régulièrement l’objet d’interdictions en raison de risques de contamination, la question se pose quant à l’opacité des processus de production dans les usines algériennes.

Un phénomène viral qui a bousculé le marché

Le succès d’El Mordjene constitue un véritable phénomène des réseaux sociaux, principalement sur TikTok où des centaines d’influenceurs ont publié des vidéos de dégustation enthousiastes. Les internautes vantent une texture qualifiée d’incroyable et un goût qui rappelle celui des célèbres barres chocolatées, éveillant la curiosité d’innombrables amateurs de pâtes à tartiner.

Avant cette explosion médiatique, le produit était disponible depuis plusieurs mois, voire plusieurs années selon certains témoignages, uniquement dans quelques épiceries ou magasins discount de la région parisienne et des Bouches-du-Rhône. Un commerçant parisien révélait le vendre déjà depuis deux ans, tandis que des consommateurs déclaraient consommer cette pâte depuis une dizaine d’années. Les petits commerces proposaient le pot aux alentours de 8,50 euros, un prix qui a rapidement grimpé jusqu’à 13 euros à Marseille avec la montée en popularité.

Face à la perspective d’une fin de commercialisation, les prix se sont envolés de manière spectaculaire. Sur Amazon, le pot se revend désormais à plus de 45 euros, tandis qu’à Paris, certains commerçants du quartier de Noailles pratiquaient des tarifs atteignant 30 euros sans affichage clair. Des commerçants ont révélé avoir écoulé 5 000 pots en trois mois, illustrant l’ampleur de cet engouement soudain. Le produit est aujourd’hui extrêmement difficile à trouver et en rupture de stock dans la plupart des points de vente, notamment dans trois épiceries du 15e arrondissement de Paris qui n’en proposaient plus.

Composition nutritionnelle et préoccupations sanitaires

Selon les données Open Food Facts, la pâte El Mordjene contient du sucre, de l’huile de palme, de la noisette, du lait écrémé en poudre, du lactosérum, des émulsifiants, de la lécithine et de l’arôme vanille. Cette composition présente plusieurs points d’interrogation, notamment concernant les émulsifiants dont la nature précise n’est pas spécifiée, de même que pour la lécithine probablement issue du soja.

Composant Proportion Remarque
Sucre 50% Taux très élevé
Acides gras 20% Principalement saturés
Noisette Non précisé Estimation approximative

Le produit obtient un classement E au Nutri-score et 4 au classement Nova, des résultats médiocres mais comparables à la plupart des pâtes à tartiner du marché. L’huile de palme pose un double problème : elle est riche en acides gras saturés nocifs pour le système cardiovasculaire et constitue un facteur majeur de déforestation. Les préoccupations environnementales s’ajoutent ainsi aux inquiétudes sanitaires, cette huile représentant 40% de la consommation mondiale d’huiles végétales en 2020.

Entre soupçons de protectionnisme et réalités juridiques

Mustapha Zebdi, président de l’Association algérienne de protection des consommateurs, qualifie cette interdiction de décision abusive destinée à protéger les pâtes à tartiner européennes. Il souligne que si des mesures devaient être prises, elles auraient dû l’être bien avant, le produit circulant depuis des années. Le timing troublant de cette interdiction, survenant précisément au moment du succès viral, alimente les suspicions d’une intervention visant à protéger les acteurs établis du marché.

Les soupçons se sont naturellement portés vers les géants industriels du secteur, notamment celui qui détient plus des trois quarts du marché des pâtes à tartiner chocolatées en grandes surfaces françaises selon les données de la Fédération du Commerce et de la Distribution. Ces entreprises ont rapidement réfuté toute implication, rappelant que seules les règles fixées par l’Union européenne permettent d’autoriser ou non la commercialisation des produits de grande consommation.

Une enquête est actuellement menée pour déterminer les mécanismes de contournement qui ont permis jusqu’à présent la mise sur le marché de cette marchandise. Les services sanitaires, et non la douane, sont à l’origine du blocage, et aucune décision n’a été prise concernant le devenir des containers retenus aux frontières. Parallèlement, les grands distributeurs français comme Auchan, Aldi, Casino et Lidl ont décidé de ne pas commercialiser le produit, tandis que les recommandations nutritionnelles rappellent qu’il convient de consommer ces produits avec modération dans le cadre d’une alimentation équilibrée et variée, les alternatives biologiques ou véganes n’étant pas nécessairement plus saines.

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